Archives mensuelles : novembre 2015

L’engrenage

J’ai trouvé succulente l’anecdote que me rapportait Marc Van Damme.

Marc Van Damme, j’aurai encore l’occasion d’en parler : vivant avec sa compagne en république Tchèque dans une roulotte, visant l’autonomie la plus grande possible, il représente pour moi un excellent sujet, parfaitement emblématique du « Sauvage » que je poursuis actuellement de ma plume ! (Quand j’utilise le terme « Sauvage », c’est toujours avec ironie, respect et tendresse : entendons-nous bien…)

Il était à Bruxelles dans le cadre d’un reportage qui a été tourné à leur sujet, assistant à diverses projections du film, suivies de débats.

Un spectateur que je nommerai Jean-Paul lui posait une question en fin de séance. Pourquoi Jean-Paul ? Parce que justement, Jean-Paul ça peut être tout le monde ; et dans ma petite histoire, c’est très important.

Jean-Paul : « Mais monsieur Van Damme, si je comprends bien, avant, vous habitiez une maison, vous aviez un travail ?

Marc : « Oui, oui absolument »

Jean-Paul, qui commence à pâlir : « Et vous aviez une voiture aussi ? »

Marc : « oui, oui, aussi »

On sent l’inquiétude monter chez Jean-Paul : « Vous aviez donc une vie tout-à-fait normale, comme moi ?! »

Marc : « C’est bien ça, oui »

Jean-Paul n’assumant plus que difficilement le choc de sa conclusion : « Mais alors, ça peut arriver à n’importe qui !? »

C’est truculent : ce truc, ce ça, peut arriver à tout le monde. Personne n’est à l’abri d’un changement radical de mode de vie.

Et c’est donc tout naturellement que la cause devint un thème qui m’interpella.

Qu’est-ce qui fait basculer les gens dans leur nouvelle vie ?

Ce que j’ai pu souvent entendre et observer jusqu’ici, c’est tout d’abord le phénomène de l’engrenage.

Si je m’intéresse à ma santé, je m’intéresse à mon alimentation. Si je m’intéresse à mon alimentation, j’aurai tendance à me tourner vers des aliments bio. Si je me tourne vers le bio, il n’est pas du tout impossible que je commence à devenir perméable à l’agro-écologie. L’agro-écologie est-elle capable de subvenir aux besoins de toute la planète si déjà l’agriculture industrielle n’y parvient pas ? Oui mais la faim dans le monde est-elle imputable au système d’exploitation agricole ou bien au système économique qui « distribue » le blé récolté ?

Et je me prends en pleine tronche ces milliers d’enfants qui crèvent de faim à quelques heures en avion de chez moi !!!

Je suis obligé de constater qu’avant la question du blé empoisonné par les pesticides ou non, c’est le système capitaliste qui tue ces enfants que je dois analyser : du blé il y en a assez, on en fait de l’essence.

Mais le système capitaliste, c’est qui, c’est quoi : mais c’est moi, c’est moi aussi. Et quand j’achète un ordinateur, devenu indispensable pour que vous puissiez un jour lire ces mots, je co-participe à l’exploitation minière du coltan (par exemple) et donc aux problèmes écologiques et géopolitiques de la région.

Je lui raconte quoi moi, à mon cerveau ? Je m’inquiétais juste pour ma santé et donc de mon alimentation !

En plus ce n’est qu’une des nombreuses portes d’entrée ; on peut aller se coincer le doigt partout dans ce système d’engrenage : l’éducation, la violence dans la rue, le climat, la presse mainstream, l’exportation honteuse et parfaitement inadmissible de l’Orval, etc.

Il arrive un moment où à force de brasser ces idées entremêlées, le monde devient trop inadéquat pour pouvoir vivre en toute conscience sa pensée : l’on doit commencer à faire beaucoup de concessions et de sacrifices à sa philosophie.

C’est le « trop », c’est la dernière goutte pour la route. Et c’est peut-être un peu ce qui se passe actuellement, avec cette sensation inquiétante que le monde va vraiment droit dans le mur ; c’est quand tous les signaux d’alarme se mettent au rouge, qu’il n’est plus possible de vivre « à tiroir », de fermer les yeux sur certaines choses ou de ne s’y intéresser qu’à certains moments. Ce n’est plus possible ! Tout est trop imbriqué et la conscience n’arrive plus à l’ignorer, vivant dès lors fort mal. Dépressions, maux de dos, problèmes de sommeil ou burn-out ne sont pas nécessairement étrangers à cette conscience qui n’arrive plus à être en paix.

Tout cela à cause de cet engrenage, à cause de cette première question…

D’accord mais cela ne suffit pas à faire basculer cette vie : j’ai plein d’amis que je sais être derrière leur clavier à s’énerver, militer, s’informer, pleinement conscients de tout cela. Mais est-ce qu’ils basculent pour autant ?

On dirait qu’il faut un catalyseur, un catalyseur suffisamment puissant pour surmonter les peurs, les doutes et… le regard de l’autre.

Je le nommerais « la vie en suspend » tant, selon mes rencontres, il semble prendre des formes différentes. Mais le dénominateur commun apparaît toujours comme un moment d’arrêt net, total, pour contempler sa vie. Une profonde remise en question du sens de l’être: à chacun le chemin qui mène à ce moment.

Une seule chose semble être subitement acquise : après, il devient difficile de faire autrement

Roch Hocepied

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Naissance du projet

Qu’est-ce qui peut pousser un homme qui vit de façon relativement bourgeoise -un peu par habitude culturelle, certes- à subitement s’intéresser aux modes de vie alternatifs et très franchement contestataires et donc à ceux que je nomme avec beaucoup de tendresse les « Sauvages » ?

Est-ce le goût parfaitement immonde d’une côte de porc à la moutarde à l’ancienne acheté dans une grande surface, malgré toute l’attention que je lui avais accordée en la cuisinant ?

Est-ce le trésor d’insipidité de cette carotte à la forme résolument rébarbative de perfection ?

Est-ce tout simplement cette sensation de me lever pour payer quotidiennement des factures dont je ne comprends même pas toujours le sens et qui éveille en moi le sentiment d’être happé dans une spirale de consommation que l’on nous fait passer pour naturelle ?

Est-ce une forme de révélation personnelle, une volonté criante, devenue évidence, de vouloir reprendre en main un destin et de lui apporter tout ce qui me manque dans le produit full option que nous livre notre civilisation ?

C’est tout à la fois ; plus encore la subite envie de rencontrer ces gens qui déclinent ce mot en cinq lettres que ma pudeur laissait auparavant à l’intimité de ma lampe de chevet ! Ce mot en cinq lettres qui est le seul sens à notre vie ici et qui devrait être parent de toutes nos pensées, de tous nos actes mais dont on ne reconnaît, à l’observation de notre joli monde, plus qu’une très ténue filiation.

Je lis beaucoup et cela me fait souffrir.

Tous les jours je regarde mes mains pleines de doigts me demandant comment je vais pouvoir arracher l’adventice anthropophage qui recouvre toujours plus le chemin de notre civilisation, qui semble orchestrer avec une précision méthodologique la destruction du sol que devront encore fouler mes enfants.

Un jour que j’étais en grande détresse morale et intellectuelle, un voisin me prêta un livre de Pierre Rabhi. La légèreté de cette écriture aux accents finalement optimistes, la simplicité de ce modèle de vie qu’il présente, la logique implacable de nombreuses de ses idées, auront déposé en moi une graine certes lente à germer mais qui, avec l’accord de mon cœur et de mon esprit, à commencé de durablement pervertir ma pensée au désir de découverte de ces autres modes de vie.

Une agréable sensation qu’au-delà du dépit et de la morbide résignation, existent des gens qui vivent sans pour autant mourir pour des idées, qui vivent non pas pour une cause déterminée mais bien en incluant toutes les causes à la fois : des architectes de vie défiant les lois de la fatalité !

Ce sont eux que j’appelle les « Sauvages ». Sauvages de se détacher -avec beaucoup de discernement- de nombreux artefacts ou techniques, mais aussi des modes de consommation que l’on nous présente comme le progrès mais qui, au final, a trop souvent l’haleine fétide de la mort et qui obscurcit la saine réflexion pour nous faire accepter le pilotage automatique incapable de voir le mur !

Un reportage avec parti pris, donc.

La rencontre nourrit ma propre pensée ; le partage de fragments de vie suscite mon corps à sculpter des mots comme moyen d’action.

Peut-être pour seulement répéter ce qui a déjà été répété à l’envie : mais l’on ne sait jamais qui, quand et où se déclenchera non pas la prise de conscience mais bien le démontage en règle du cheval à vapeur qui poursuit sa course folle lors qu’il n’y a plus de voie !!!

Ah, je rêve que mon écriture soit performative, à l’image de ce penseur qui désirait des conférences-actions plutôt que des conférences-débats.

Merci pour votre visite et n’hésitez pas à faire vivre cet espace par un petit commentaire !

Roch Hocepied