L’engrenage

J’ai trouvé succulente l’anecdote que me rapportait Marc Van Damme.

Marc Van Damme, j’aurai encore l’occasion d’en parler : vivant avec sa compagne en république Tchèque dans une roulotte, visant l’autonomie la plus grande possible, il représente pour moi un excellent sujet, parfaitement emblématique du « Sauvage » que je poursuis actuellement de ma plume ! (Quand j’utilise le terme « Sauvage », c’est toujours avec ironie, respect et tendresse : entendons-nous bien…)

Il était à Bruxelles dans le cadre d’un reportage qui a été tourné à leur sujet, assistant à diverses projections du film, suivies de débats.

Un spectateur que je nommerai Jean-Paul lui posait une question en fin de séance. Pourquoi Jean-Paul ? Parce que justement, Jean-Paul ça peut être tout le monde ; et dans ma petite histoire, c’est très important.

Jean-Paul : « Mais monsieur Van Damme, si je comprends bien, avant, vous habitiez une maison, vous aviez un travail ?

Marc : « Oui, oui absolument »

Jean-Paul, qui commence à pâlir : « Et vous aviez une voiture aussi ? »

Marc : « oui, oui, aussi »

On sent l’inquiétude monter chez Jean-Paul : « Vous aviez donc une vie tout-à-fait normale, comme moi ?! »

Marc : « C’est bien ça, oui »

Jean-Paul n’assumant plus que difficilement le choc de sa conclusion : « Mais alors, ça peut arriver à n’importe qui !? »

C’est truculent : ce truc, ce ça, peut arriver à tout le monde. Personne n’est à l’abri d’un changement radical de mode de vie.

Et c’est donc tout naturellement que la cause devint un thème qui m’interpella.

Qu’est-ce qui fait basculer les gens dans leur nouvelle vie ?

Ce que j’ai pu souvent entendre et observer jusqu’ici, c’est tout d’abord le phénomène de l’engrenage.

Si je m’intéresse à ma santé, je m’intéresse à mon alimentation. Si je m’intéresse à mon alimentation, j’aurai tendance à me tourner vers des aliments bio. Si je me tourne vers le bio, il n’est pas du tout impossible que je commence à devenir perméable à l’agro-écologie. L’agro-écologie est-elle capable de subvenir aux besoins de toute la planète si déjà l’agriculture industrielle n’y parvient pas ? Oui mais la faim dans le monde est-elle imputable au système d’exploitation agricole ou bien au système économique qui « distribue » le blé récolté ?

Et je me prends en pleine tronche ces milliers d’enfants qui crèvent de faim à quelques heures en avion de chez moi !!!

Je suis obligé de constater qu’avant la question du blé empoisonné par les pesticides ou non, c’est le système capitaliste qui tue ces enfants que je dois analyser : du blé il y en a assez, on en fait de l’essence.

Mais le système capitaliste, c’est qui, c’est quoi : mais c’est moi, c’est moi aussi. Et quand j’achète un ordinateur, devenu indispensable pour que vous puissiez un jour lire ces mots, je co-participe à l’exploitation minière du coltan (par exemple) et donc aux problèmes écologiques et géopolitiques de la région.

Je lui raconte quoi moi, à mon cerveau ? Je m’inquiétais juste pour ma santé et donc de mon alimentation !

En plus ce n’est qu’une des nombreuses portes d’entrée ; on peut aller se coincer le doigt partout dans ce système d’engrenage : l’éducation, la violence dans la rue, le climat, la presse mainstream, l’exportation honteuse et parfaitement inadmissible de l’Orval, etc.

Il arrive un moment où à force de brasser ces idées entremêlées, le monde devient trop inadéquat pour pouvoir vivre en toute conscience sa pensée : l’on doit commencer à faire beaucoup de concessions et de sacrifices à sa philosophie.

C’est le « trop », c’est la dernière goutte pour la route. Et c’est peut-être un peu ce qui se passe actuellement, avec cette sensation inquiétante que le monde va vraiment droit dans le mur ; c’est quand tous les signaux d’alarme se mettent au rouge, qu’il n’est plus possible de vivre « à tiroir », de fermer les yeux sur certaines choses ou de ne s’y intéresser qu’à certains moments. Ce n’est plus possible ! Tout est trop imbriqué et la conscience n’arrive plus à l’ignorer, vivant dès lors fort mal. Dépressions, maux de dos, problèmes de sommeil ou burn-out ne sont pas nécessairement étrangers à cette conscience qui n’arrive plus à être en paix.

Tout cela à cause de cet engrenage, à cause de cette première question…

D’accord mais cela ne suffit pas à faire basculer cette vie : j’ai plein d’amis que je sais être derrière leur clavier à s’énerver, militer, s’informer, pleinement conscients de tout cela. Mais est-ce qu’ils basculent pour autant ?

On dirait qu’il faut un catalyseur, un catalyseur suffisamment puissant pour surmonter les peurs, les doutes et… le regard de l’autre.

Je le nommerais « la vie en suspend » tant, selon mes rencontres, il semble prendre des formes différentes. Mais le dénominateur commun apparaît toujours comme un moment d’arrêt net, total, pour contempler sa vie. Une profonde remise en question du sens de l’être: à chacun le chemin qui mène à ce moment.

Une seule chose semble être subitement acquise : après, il devient difficile de faire autrement

Roch Hocepied

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